mardi 29 septembre 2020

L'année où tout a explosé

« On fait quoi maintenant ? Je fais quoi, moi, avec tous ces changements, toutes ces questions, tous ces chamboulements ? » Je me souviens m’être assise sur un banc au beau milieu d’un trottoir avec vue sur un mur blanc. Sur le mur blanc était marqué « laisse parler les mots » - j’avais marché une centaine de mètres la tête pleine de cris et de larmes.

Deux mille vingt, l’année des drames, des changements. J’ai passé deux mille dix-neuf comme un éclair, dans un rythme effréné d’un boulot que j’adorais, oscillant entre 60 heures de passion et le reste en essayant de caler tant bien que mal (et plutôt mal je dois l’avouer) ma vie perso. Priorisant chaque instant mes ambitions pro, quitte parfois à m’en oublier un peu. Aucun équilibre mais un sentiment d’accomplir enfin quelque chose de beau. Tu m’en diras tant… J’ai donc passé deux mille dix-neuf sur les chapeaux de roue en me disant qu’un peu de répit m’attendrait par la suite. Mon dernier trimestre a été joliment accompagné, et j’étais optimiste sur l’année à suivre.

Et le sable est venu gripper le rouage.

Schéma classique - Covid, crise sanitaire mondiale, quand ton poste se résume à faire rêver les gens afin qu’ils traversent la planète pour dormir chez toi… fatalement, la fermeture des frontières de tous les pays fait un peu bugger le système. S’en suivent la fermeture de établissements, le confinement et la prise de conscience. Le jour de ma reprise de boulot j’ai décidé qu’il fallait que je rentre, il fallait que je parte, ne pouvant plus passer le plus clair de mon temps dans un établissement où je ne recevais aucune reconnaissance depuis deux ans où je fus usée jusqu’à la corde, toujours un pied au bord du vide, toujours à la limite du craquage émotionnel, jamais très loin de la rupture… Il fallait que je plaque tout ça pour revenir aux bases - impossible alors de rester à Maurice, impossible de chercher autre chose dans ces conditions. J’ai défait méticuleusement ce que j’ai mis quatre ans à construire. J’ai foutu dans cinq valises la quasi intégralité de ma vie - j’ai fait mes adieux au soleil - mes adieux à mes potes, ma famille amicale (on va pas se mentir, ces derniers moments à leurs côtés furent un crève coeur de tous les instants). Et j’ai repris l’avion en juillet. 

Tout est allé très vite, forte d’un bagage pro conséquent (faut bien que ça paye à un moment tous ces sacrifices) et d’une motivation extrême j’ai décroché un super CDI dans une start-up de la food tech. Une mission pleine de sens, l’envie d’en découdre, de faire mes preuves, encore, me donner confiance en moi, décrocher les étoiles. J’ai commencé fin août - tout va bien. 

Mais alors, qu’est-ce que je fais assise sur ce banc ? Toutes ces questions qui enflent ma tête… « On fait quoi maintenant ? » On fait quoi bordel ? Quand tout va bien et que d’un coup, d’un seul, on t’annonce que ton père va mourir ? Quand on passe d’un paradigme à l’autre, quand la question n’est plus « qu’est-ce que je vais faire si tu meurs ? » à « qu’est-ce que je vais faire quand tu vas mourir ? » 

La bombe est lâchée - en réalité je suis un peu revenue de Maurice pour ça - je l’ai pas mentionné avant, mais oui, pendant le confinement, en plus du stress de la solitude, en plus de la remise en question du sens de ma vie professionnelle, en plus du ras-le-bol d’être corvéable à merci sans merci… J’ai appris que mon père souffrait d’un mal non identifié. Vous savez, de ces maux qui font courir les médecins et sur lesquels personne ne met de mots - ces douleurs qu’on fait passer pour autre chose, ces symptômes qui ne sont pas assez sérieux pour inquiéter les foules mais un peu trop pour laisser indifférent. Et puis on a trouvé. 

Moi j’en suis encore au stade de la colère sourde, l’immense aigreur, l’envie de vomir permanente pour ne pas avaler le diagnostique. 

Il y a cette phrase dans ma tête en boucle « ton père va mourir, il va mourir, tu m’entends ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu m’entends ? Pourquoi tu bouges pas ? Tu m’entends ? Il va mourir, un jour, comme ça, tu sais pas quand, mais bientôt ; maintenant que tu sais ça, tu fais quoi ? »

Alors c’est ça la vie ? Tout prend une dimension autre - les embrouilles enchaînées depuis mon retour, les histoires de tunes, de virus, les bobos quotidiens.. Je suis rentrée dans une sorte de temporalité parallèle, un monde hors du monde où mes pas sont cotonneux, ma vision brouillée par la peur et la confusion. 
Je fais quoi maintenant ? Avec cette info qui m’écoeure ? Avec ces mots d’adulte - incurable, incurable, incurable -, je fais quoi avec ces cordes nouées autour de mes poignets ? Je fais quoi maintenant ? Pour garder la tête haute, pour soutenir, pour soulever des montagnes quand le seul repère fixe et stable de ma vie est en train de foutre le camp ? Je fais quoi maintenant ? Quand mon unique invariable devient bancale ?

J’ai eu envie d’hurler - j’ai pas les mots, j’ai pas les mots - j’ai eu envie de tout quitter, de me boucher les oreilles si fort pour ne plus rien subir du brouhaha ambiant. 

Et qu’on ne vienne pas me parler des autres, des situations similaires, des « j’en connais qui »… Je ne suis pas prête à l’entendre, je ne suis pas prête à l’accepter, je ne suis pas prête parce que ce n’est pas humain pour moi, ce n’est pas acceptable. 

Et tant que je ferme les yeux, s’il vous plait, ne me bousculez pas, ne me touchez pas, « ne me secouez pas, je suis pleine de larmes ».



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